Le docteur Daniel Marcelli commence par distinguer pouvoir/soumission et autorité/obéissance.
Pouvoir/soumission : c’est le schéma que l’on retrouve dans la nature. Celui qui a le pouvoir l’obtient par la force ou la séduction. Le soumis est toujours rabaissé. Ce schéma conduit à la révolte et la violence. Par exemple, chez le bonobo, le chef de la tribu est celui qui est le plus fort. Mais avec les années, le chef vieillira et un jeune bonobo viendra le défier et prendra sa place.
Autorité/obéissance : l’autorité ne réclame pas la soumission.
« Obéissance » : le mot a été enfoui dans les oubliettes de l’histoire, comme le symbole d’un autoritarisme désuet. Considéré comme nocif pour le développement affectif et moral des enfants, il a été banni depuis des décennies du langage des psys et des éducateurs, y compris de ceux – de plus en plus nombreux – qui s’acharnent à réhabiliter l’autorité. Il suffit de se rendre sur Internet pour s’en apercevoir : quand on tape sur Google « obéissance », on se retrouve d’emblée sur des sites d’éducation… canine !
Le mot « obéissance » continue cependant à circuler sur les forums de discussion très nombreux sur Internet : « Je n’arrive pas à le faire obéir », se plaigne les parents.
« Dans le monde moderne, explique le docteur Marcelli, on n’arrête pas de parler d’autorité – on organise de nombreux colloques sur ce thème –, mais on ne parle jamais d’obéissance. Tout le monde voudrait rétablir l’autorité sans obéissance. Mais peut-on exercer son autorité d’adulte et de parent sans exiger d’un enfant qu’il obéisse ?
Les ravages de l’éducation « despotique »
La mauvaise réputation de l’obéissance prend racine dans les dérives autoritaristes que l’éducation des enfants a pu connaître au cours des siècles. Fin des années 60, début 70, l’éducation servait à former un enfant aux normes sociales, aux exigences de la société. Ce modèle avait comme trépied la tradition, la religion, l’autorité. La phrase type : « Ca ne se fait pas », « Une fille ne sort pas »…
Le « conditionnement » de l’enfant au bon vouloir de l’adulte a connu ses heures de gloire. Pendant des siècles, les velléités d’affirmation de soi étaient souvent bridées pour obtenir que l’enfant se « soumette » aux exigences de l’adulte, lequel n’hésitait pas à avoir recours aux châtiments corporels et à d’autres humiliations pour le faire « obéir ».
Ces styles éducatifs ont en grande partie disparu. Aujourd’hui, chaque parent a le souci que son enfant aille au maximum de son potentiel (épanouissement affectif, intellectuel) et les parents ont tendance à stimuler l’enfant plutôt qu’à interdire.
Il n’est pas toujours facile de trouver le juste équilibre. « Entre l’autorité qui construit et l’autoritarisme qui contraint, le chemin est toujours étroit. Un certain nombre de personnes semblent confondre obéissance et soumission, explique Daniel Marcelli. La soumission s’obtient par la force, la contrainte, mais aussi par la séduction tout aussi délétère (il est d’ailleurs facile d’obtenir la soumission de l’enfant par ce biais).
"La soumission rabaisse, alors que l’obéissance permet de grandir"
Alors que l’obéissance est difficile de part et d’autre, elle s’apprend, elle implique de la part de l’adulte une capacité de retenue pour ne pas abuser de son pouvoir sur l’enfant, elle se situe dans un rapport de parole, de langage. C’est parce que l’enfant est régulièrement “autorisé” (il peut demander à l’adulte “s’il est permis ou pas de faire telle ou telle chose”) que l’interdit prend sens. La soumission rabaisse, alors que l’obéissance permet de grandir. » « Le signe d’une éducation réussie, souligne Daniel Marcelli, c’est d’apprendre à un enfant à obéir jusqu’au point où il pourra s’autoriser librement à désobéir de temps en temps. Car peut-on apprendre à désobéir à certains ordres, si on n’a pas appris à obéir ? »
Contrairement à celle obtenue par la contrainte, la menace, l’humiliation ou encore le chantage affectif, l’obéissance intelligente fait appel à sa participation active. Quand et comment la mettre en place ?
Accorder des permissions
La question de l’obéissance se pose dès qu’un bébé commence à se déplacer, vers 1 an. Comment le faire obéir ? En lui permettant de toucher à tout ce qui n’est pas dangereux. C’est parce qu’il aura beaucoup d’autorisations qu’il acceptera d’être frustré de temps en temps. Prenons l’exemple de l’enfant qui vient de saisir un couteau. Si le parent limite les interdits, il regardera l’enfant et demandera calmement : « Donne-moi ce couteau. » L’enfant qui n’est pas tenté par les transgressions le donnera sans problème. Car il sait que, si son père ou sa mère lui interdit de toucher cet objet, il doit y avoir une bonne raison, puisque, d’habitude, il a la permission d’explorer le monde.
Expliquer... dans un second temps
Ensuite, le parent pourra aller vers l’enfant, lui expliquer pourquoi cela est dangereux et lui dire : « Je t’achèterai un petit couteau, tu apprendras à t’en servir et plus tard, quand tu sauras bien t’en servir tu pourras prendre ce couteau ».
Reprenons l’exemple. L’enfant se saisit d’un couteau. Le parent se précipite vers lui en criant de le lâcher. L’enfant va obéir sur le coup car il a peur (peur de la réaction de ses parents, peur d’avoir une tape sur la main...) Mais plus tard, lorsque les parents ne seront plus là, l’enfant retournera vers cet objet qui a gardé tout son mystère, qui est « interdit ».
À cet autoritaire : « C’est comme ça, un point c’est tout ! » asséné aux tout-petits, ont succédé les longs discours explicatifs des parents désireux de respecter leur intelligence. L’intention est louable, mais elle n’atteint pas son objectif, car ces interminables justifications « insécurisent » l’enfant (si mon père et ma mère étaient convaincus de ce qu’ils disent, ils n’en rajouteraient pas autant). Reprenons l’exemple du couteau : dans l’obéissance intelligente, l’explication sur le danger devrait arriver après l’ordre de lâcher l’objet, et non avant. Pourquoi ? Parce que, dans cette expérience, parents et enfant sont respectés dans leurs rôles. Le plus jeune obéit tout en restant actif – c’est lui qui ouvre la main – et apprend quelque chose du monde. Et l’adulte est reconnu dans son autorité. L’autorité ce n’est pas pour soi mais pour le bien de l’autre. Ce n’est pas une soumission à une jouissance personnelle. L’autorité élève celui qui obéit.
Bannir le recours à la séduction
Trop souvent, les parents obtiennent une obéissance en forme de soumission, qui passe par la force ou la séduction. Par peur de perdre l’affection de leur enfant en le frustrant ou par lassitude devant le conflit, ils sont de plus en plus nombreux à avoir recours aux sentiments pour se faire obéir, à coups de « Fais ceci pour me faire plaisir ». Or il ne s’agit pas de faire plaisir, mais de respecter la loi, incarnée par les parents. Sans compter que l’enfant sera tôt ou tard tenté d’utiliser ce même procédé. Son père ou sa mère lui résiste ? Il menace de ne plus l’aimer, et pour peu que celui-ci soit fragile, il finira par céder. Plus grave, en grandissant, les demandes vont changer, et l’adolescent ne comprendra pas pourquoi sa séduction n’opère plus. Beaucoup d’ados ayant reçu cette éducation ne supportent plus aucune frustration. S’ensuivront alors conflits démesurés, menaces, et parfois violence. Surtout si l’on a eu recours à la menace physique pour se faire obéir.
Etre souple
L’obéissance intelligente demande de réajuster en permanence ses exigences en fonction de l’âge de l’enfant, de faire preuve de souplesse. En éducation, ce qui est bon à un moment peut ne plus l’être par la suite. Exemple : quand un petit commence à parler, souvent les parents se taisent pour le laisser s’exprimer et c’est très bien. Cela évite les problèmes de bégaiement. Mais plus tard, quand l’enfant maîtrise parfaitement le langage, il faut lui apprendre à se taire quand l’adulte parle.
Tenir bon à l'adolescence
À cet âge, l’enfant est en proie à des pulsions sexuelles qui le rendent instable et rétif à l’obéissance. Il questionne le bien-fondé des interdits, remet en question la loi, teste les limites et la cohésion parentale, etc. Mieux vaut donc prendre le temps d’affûter ses arguments quand on lui demande d’obéir et... tenir bon ! L’adolescent a en effet besoin de sentir un cadre protecteur qui limite ses débordements. Il faudra cependant discuter différemment, en intégrant notamment la négociation, afin de lui laisser une marge de manœuvre. Pour une sortie, le parent dit minuit, l’ado rentre à minuit et quart. Comment réagir ? Lui faire remarquer son retard. Lui montrer fermement son mécontentement, tout en lui accordant le droit à une seconde chance. La fois suivante, si le même retard se manifeste, la sanction sera nécessaire et portera, par exemple, sur une sortie qui lui tient à cœur. Ces petites transgressions l’aident à grandir, elles lui prouvent que ses parents ne sont pas tout-puissants, qu’il peut s’en affranchir un court moment sans danger. D’ailleurs, un enfant dont toutes les transgressions ont été sanctionnées et qui, de fait, n’a jamais pris le risque de s’affirmer, peut se trouver fort dépourvu à l’adolescence : il aura alors des difficultés pour résister à ses copains, pour décider ce qui est bon ou pas pour lui.
